Marc Laberge

Conte:

La souris des conteurs

sumário

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Les gens me demandent souvent comment je construis mes histoires. Eh bien! si vous voulez, je vais vous en créer une devant vous. Je vais essayer de vous composer un conte, là, comme ça. Disons que pour inventer une histoire il faut certains ingrédients qu'on met à mijoter dans sa tête. Par exemple, je prends un brave homme, puis des bandits, des méchants, j'ajoute une mer, oui une mer avec une plage, puis de belles grosses vagues qui viennent s'abattre sur le sable. Donc, voilà notre brave homme. Appelons-le Hector. Il marche sur la plage en poussant du sable avec ses pieds. Puis il éprouve une sensation étrange, que l'on ne peut ressentir qu'au bord de la mer, en regardant au loin, à perte de vue. Lorsque le calme de la ligne d'horizon s'installe en lui, Hector est perdu dans ses pensées.

Mais derrière les dunes, à son insu, de vilains personnages surveillent. Ils observent, à l'affût d'un mauvais coup. Voyant notre ami Hector en train de rêvasser en toute quiétude, ils se disent:

- Tiens! Voilà un homme qui a beaucoup pensé. Il doit sûrement posséder des pouvoirs que les autres n'ont pas.

Alors ils se précipitent sur le pauvre homme qui n'offre aucune résistance, parce qu'il ignore la violence. Les brutes s'emparent de lui, le frappent, le battent:


- Allez, donne-nous tes pouvoirs, donne-nous tes pouvoirs.

- Mais je ne peux pas vous les donner comme ça, il faudrait que vous acceptiez d'écouter, de prendre du temps, beaucoup de temps, pour réfléchir, comprendre, et pouvoir ensuite créer des liens entre les choses. Apprendre, c'est difficile, ça demande des efforts.

Et Hector tente de leur expliquer de toutes les façons possibles que dans de telles conditions, il ne peut leur transmettre ses pouvoirs.

- Non! Nous voulons tout, et tout de suite. On n'a pas que ça à faire. Nous autres, on n'aime pas attendre. Ils s'acharnent sur Hector, redoublant la force de leurs coups. Sans l'ombre d'un sentiment humain ils le torturent, lui arrachent les ongles…

Au bout de quelques heures de ce traitement infernal, voyant qu'ils n'obtiendraient rien de lui, les vilains personnages décident de le ligoter de la tête aux pieds jusqu'au lendemain. Ils s'éloignent et allument un grand feu sur la plage, mangent comme des porcs, boivent comme des ivrognes. Ce soir-là, celui qui n'aurait pas pu faire cul sec de tout un litre de mauvais vin se serait attiré le mépris des autres!… Tard dans la nuit, ils s'endorment en rotant et en vomissant leur ennui de vivre sur le reste de l'univers.

Vous devinez que pendant tout ce temps Hector, lui, n'avait pas fermé l'śil. Se voyant dans cet état, l'idée que peut-être demain n'existerait pas l'avait envahi et le rendait profondément triste. À quelques reprises au cours de son existence, il avait eu l'impression de vivre le dernier jour de sa vie. Mais jamais comme cette nuit-là il n'avait été autant envahi par la peur, l'angoisse, le douloureux sentiment qu'aujourd'hui serait peut-être la fin. Pendant que ses forces l'abandonnaient, il constatait combien il aurait aimé jouir de son corps quelques années de plus.

Ce qui angoissait le plus Hector, c'était le nombre de projets qu'il lui restait encore à réaliser avant de partir, combien de défis à relever, et combien de matins encore il pourrait se réveiller et respirer l'air frais d'un jour neuf. Ficelé comme un saucisson, Hector ne pouvait bouger ni la tête, ni les bras, ni les jambes. Rien! Sauf le petit doigt d'un pied, avec lequel il s'est mis à dessiner une petite souris sur le sable. Il a d'abord tracé un corps, des pattes, une belle queue. Ensuite il a ajouté une tête, des oreilles, des yeux, et bien sûr de belles grandes moustaches fines, une bouche avec des dents bien acérées. Soudain, comme par enchantement, la souris est devenue vivante et de ses dents elle a coupé tous les liens qui retenaient Hector prisonnier.

Dessiner des souris qui libèrent les hommes, voilà ce que font les conteurs.