ANNÉE EUROPÉENNE DES LANGUES

En guise d’introduction

sumário

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Ana Maria Oliveira *

 

La langue est le guide symbolique de la culture

 

Edward Sapir

 

Plusieurs lignes directrices ont conduit à la réalisation de ce Festival de Conteurs Francophones: (1) illustrer la richesse linguistique et culturelle francophones; (2) souligner lŽimportance du pluriculturalisme à lŽintérieur de lŽespace francophone; (3) exploiter le lien entre traditions et pédagogie du conte et (4) expliciter dŽautres approches communicatives motivantes dans lŽenseignement des L.E.

Nous traversons actuellement une période de transition où lŽon passe dŽun culturalisme à un pluriculturalisme. Plutôt que de proposer aux apprenants lŽétude du patrimoine artistique, et surtout littéraire dŽune culture étrangère, les spécialistes essayent de mettre en oeuvre une pédagogie de la différence, fondée sur des techniques de sensibilisation et dŽobservation comparative qui se focalisent sur le savoir socioculturel qui caractérise la pensée, les valeurs et les croyances dŽun peuple. Cependant, la culture nŽest pas un bloc uniforme: personne ne possède la culture française (portugaise, anglaise...) dans sa totalité, parce que personne ne peut être membre de tous les sous-groupes sociaux à la fois. CŽest lŽidentité sociale qui permet à lŽindividu de négocier son savoir socioculturel. La compétence plurilingue et pluriculturelle élargirait alors la compétence de communication et ferait des acteurs sociaux des " intermédiaires linguistiques et culturels " conscients, capables de gérer leurs savoirs, savoir-faire et savoir-être au cours de leur trajectoire personnelle dans un environnement multilingue et multiculturel.

La francophonie (de même pour les autres phonies, lusophonie, anglophonie...) doit pouvoir faire entendre sa voix dans le monde, pour défendre les valeurs communes face à l'uniformisation qui menace celui-ci. Diverse, composée elle-même d'Etats et de gouvernements appartenant aux cinq continents, elle est un atout pour le maintien sur la planète d'un pluriculturalisme à l'aube du XXIième siècle. Un de nos objectifs, en tant quŽenseignants de la langue et de la culture françaises, sera de renforcer la francophonie, de la faire connaître dans ses différentes dimensions à un public non francophone et de faire respecter la place du français, son patrimoine, dans ce cas précis, à travers le pouvoir du conte, dans ses diverses approches.

Par ses origines, le conte est à la fois un mode d'expression orale et un genre littéraire. Les critères permettant de définir la tradition orale sont facilement identifiables. Au même titre que les dictons, les devinettes ou la chanson, le conte participe d'une culture vivante que l'on transmet de bouche à oreille. Lorsqu'on fait un conte, écrit Diderot, c'est à quelqu' un qui l'écoute, et pour peu que le conte dure, il est rare que le conteur ne soit pas interrompu quelquefois par son auditeur. Issu de la mémoire collective, anonyme et mouvant, le conte populaire n'existe qu'en situation, dans l'acte de parole qu'il suppose. Sa spécificité réside dans le rapport qu'il entretient avec le réel. Rien en lui n'est véritablement objet de croyance. Le conte littéraire, par contre, est plus difficile à définir. Il n'existe pas un genre clairement défini, mais une multitude de tendances, de pratiques, de modes d'expression narrative qui souvent se dérobent aux critères de reconnaissance. Le mot conte, attesté dès 1080, est issu du verbe latin computare qui signifiait initialement « calculer, penser ». Aussi surprenant que cela paraisse, les verbes conter et compter ont une seule et même origine, le terme comptine maintient entre eux, par-delà la graphie, une mystérieuse parenté.

Le conte reconquiert lentement une place dans la vie culturelle. Le conteur devient un personnage qui se rencontre de plus en plus dans les écoles et le recours au conte comme activité pédagogique est chaque fois plus utilisé. C'est bien à lŽenfant que nous songeons lorsqu'il est question de contes. Un peu à tort cependant. Contrairement aux idées reçues, les contes n'étaient pas destinés aux enfants dans les sociétés traditionnelles. En France, il faut attendre la fin du XVII ième siècle, et la diffusion des Contes de ma mère l'Oye, pour que le conte s'adresse aux jeunes lecteurs.

Sans entrer dans le détail d'une démarche que les professeurs connaissent bien, nous voudrions brièvement rappeler quelques-uns des grands principes définis par le psychanalyste américain Bruno Bettelheim qui a sans doute favorisé une revalorisation pédagogique du conte avec son oeuvre La Psychanalyse du conte de fées: Le conte révèle, en termes brefs, précis et imagés, les tensions que l'enfant ressent et ne peut exprimer. Par le caractère simplifié des situations qu'il présente, il est un abécédaire où l'on apprend à déchiffrer, puis à lire, le langage de la vie. Par les contes, le jeune lecteur se trouve mis en présence de toutes les difficultés fondamentales de l'homme: mort du père ou de la mère, vieillissement, conflits, dualité du bien et du mal, tentation de l'inceste. Le message que les textes lui délivrent est alors le suivant: la lutte contre les graves difficultés de la vie est inévitable et fait partie intrinsèque de l'existence humaine. On ne peut en triompher et donner sens à notre vie qu'en les affrontant. Les contes aident finalement l'enfant à résoudre ses propres difficultés, à mettre de l'ordre dans sa maison intérieure. Certes, les interprétations très freudiennes que Bruno Bettelheim propose de tel ou tel conte peuvent être discutées, et l'ont été. Mais on reconnaîtra au psychanalyste le mérite d'avoir profondément humanisé la lecture des contes et il a également échappé au technicisme des analyses structurales qui ne font souvent du conte qu'un simple jeu de mots.

Qu'on le veuille ou non, le conte est avant tout un art de la parole. Fait pour être dit, et non pour être lu, transmis par la voix qui donne forme et sens au récit, il suppose une attention à l'autre, une présence, des gestes et des regards, un souffle et des silences, une connivence.

On ne récite pas un conte : on le donne. Comme l'un des personnages de L'Enfant de sable de Tahar Ben Jelloun, le conteur ne met un terme à son récit que pour dire, dans un dernier silence: À présent cette histoire est en vous. Elle va occuper vos jours et vos nuits. Elle creusera son lit dans votre corps et votre esprit. Vous ne pourrez plus lui échapper.

Pour toutes ces raisons, la responsabilité de donner les outils linguistiques, socio-linguistiques et pragmatiques afin de préparer tous les citoyens à diversifier leur répertoire linguistique et culturel nous appartient plus que jamais.

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* Professeur Coordinateur dans l’Aire Scientifique de Français de l’ESEV